Des situations de communication
pour donner du sens

Jean-Pierre Archambault
 

     Qu'en est-il de la télématique en particulier, des Nouvelles Technologies en général, quand on les envisage en tant qu'outil pédagogique favorisant les apprentissages ? Des potentialités réelles et considérables mais aussi des stades que l'on se doit de franchir. Nous vous proposons un point de vue sur un aspect de la question.

L'importance du sens

     Un certain nombre d'élèves acceptent sans problème, réclament même parce que c'est leur domaine de prédilection, les situations que l'on a l'habitude de dire scolaires. Il n'y a pas à cogiter longuement pour leur trouver des motifs les amenant à l'abstraction, la théorie, la compréhension. On évolue ici dans leur univers intellectuel familier, en général produit de leur milieu social et de sa culture. Nul besoin de fabriquer une motivation d'ordre cognitif, de faire découvrir le plaisir d'apprendre pour apprendre, de donner le goût pour la connaissance et la maîtrise de la logique interne des phénomènes de ce monde, toutes ces choses de la vie de l'esprit, solidement installées chez ces élèves, constituent des parties intégrantes de leurs personnalités. Nul besoin donc de créer un sens nouveau puisque les activités proposées ont déjà un sens évident pour les intéressés.

Sens et signification

     Quand nous employons le terme de sens, nous ne visons pas la signification, le contenu sémantique. Significations innombrables que l'élève doit s'approprier : triangle, verbe, règles de grammaire, opérations arithmétiques, histoire des sociétés, lois de la thermodynamique... Peut-on penser la plus ou moins grande appropriation en termes exclusifs de compréhension ? Peut-on isoler, dans la conscience, les processus purement cognitifs ? Peut-on réduire la formation et le développement de la pensée à l'acquisition des connaissances, des savoir-faire et des habitudes mentales ? Nous pensons que non : la pensée a un contenu psychologique qui différencie fondamentalement les processus intellectuels à l'oeuvre dans l'esprit humain des opérations de calcul de plus en plus complexes effectuées par les ordinateurs.

     Alors, sens, signification. Éclairons le premier concept par un exemple flagrant de non-coïncidence des deux. On peut parfaitement comprendre, dans toutes ses implications, ce que représente la mort, son caractère inéluctable pour tous et donc pour soi, connaître dans le détail la nature biologique du processus. Autrement dit, on peut posséder la notion, la signification. Et pourtant, au début de sa vie, l'homme, en général, se comporte comme si elle devait durer toujours. Mais, que quelque chose intervienne ou qu'elle tire à sa fin, le comportement change assez radicalement. La signification n'a pas bougé d'un pouce dans la conscience, le sens oui. Le sens n'est pas contenu en puissance dans la signification et ne peut apparaître dans la conscience à partir de la signification. Il est engendré par le rapport de l'individu à la réalité qui l'entoure, par sa vie ; il est le reflet et le contenu de ses propres rapports vivants.

Quand le sens fait défaut...

     L'écrit, la beauté de la phrase et de ses tournures, plus simplement la maîtrise de la langue française, des objectifs importants de l'école mais des buts que ne se fixent pas une fraction de la population scolaire qui ne manifeste pas également un goût particulier pour l'abstraction. Pourquoi ? Il faut en chercher la genèse en partie dans son univers d'origine fait d'une présence forte, permanente, contraignante des aspects matériels de l'existence, porteur de valeurs et de symboles différents, où le regard pointe moins loin, confronté qu'il est à des échéances rapprochées. Or l'espoir d'une acquisition définitivement ancrée s'avère immanquablement vain sans de nombreux exercices qui obligent à de lointains et tortueux détours. Dans ces conditions, la dictée lue par le seul enseignant, le cours de langue vivante où l'on répond en anglais à un français qui pose des questions dont il connaît la réponse, apparaissent comme des exercices vides de sens. Des élèves les refusent parce qu'ils n'ont, pour eux, pas de sens.

Communication, projet et sens

     Et la télématique dans tout cela ? Nous y venons. Il faut donc créer du sens. L'on sait depuis longtemps que les situations de communication aident à donner du sens. Réaliser une page-écran que tout un chacun, et non plus seulement le professeur, pourra consulter depuis son minitel, éventuellement à des centaines de kilomètres, se révèle, pour certains élèves, autrement plus motivant, stimulant que la dictée traditionnelle. Poser une « vraie » question à un correspondant, attendre « réellement » la réponse suppose de bien se faire comprendre, de s'exprimer clairement. Un projet de communication permet la mobilisation des ressources et favorise l'activité de l'élève. Si la réponse ne satisfait pas car, d'évidence, la formulation de la question laisse à désirer, peut-être l'élève acceptera-t-il de se fixer, de lui-même des buts tels que l'étude de la syntaxe, de règles de grammaire, ainsi que des exercices abstraits aidant à les atteindre. Peut-être consentira-t-il, de son plein gré, à tout ce qu'habituellement il refusait jusque là ? L'expérience porte à le penser.

     Pour susciter de l'intérêt pour les règles de grammaire, il ne faut donc pas, ici, les présenter comme le but à atteindre puis, essayer de fournir un motif à l'action orientée vers le but, à l'activité de l'élève. Le motif risque fort de tomber à plat. Il faut, au contraire, créer le motif, par exemple la perspective d'une « vraie » communication, et ensuite donner la possibilité de découvrir le but, la syntaxe en l'occurrence, et de se l'approprier. Le cheminement se fera à travers un contenu concret et tout un système de buts intermédiaires. Une tâche proposée doit, pour déboucher sur une activité, motiver. Elle y réussit si le motif recèle du sens. On ne peut contourner la sphère des motifs qui contiennent du sens pour la personne.

     La télématique, les NTIC en général sont, par essence, un outil privilégié pour offrir des situations de communication générant du sens qui permet les appropriations.

Des motivations d'ordre cognitif, absolument

     Cela étant nous ne croyons pas en une quelconque automaticité des résultats obtenus. Ce que nous allons développer se rapporte un peu à ce que l'on appelle l'attrait du nouveau.

     On connaît de nombreuses règles de calcul, d'orthographe... Pourtant, quand on les applique, elles ne sont pas présentes à la conscience et on les applique pratiquement jamais tout à fait consciemment. Autrement pas question d'écrire une lettre, de résoudre un problème compliqué, de piloter un avion. Mais, les opérations non susceptibles d'être contrôlées consciemment se maîtrisent plus difficilement, se rigidifient, se figent. Les autres, moins stables, se modifient volontairement d'une manière plus aisée. L'adaptation à des situations nouvelles, le transfert de savoirs et de méthodes à d'autres champs de la connaissance et de l'activité impliquent donc l'appropriation des concepts, de l'abstrait et de la logique des choses. Un enfant à qui on n'a pas encore enseigné sa langue maternelle maîtrise, de fait, complètement les formes grammaticales. Mais, si l'on se contente de son sens de la langue et de sa connaissance pratique, si on ne lui apprend pas la grammaire, l'orthographe, il se cantonnera dans des lettres « bien écrites », avec quelques fautes et clichés dénotant un manque de culture. L'homme instruit n'est pas celui qui peut écrire sans faire de fautes d'orthographe, mais celui qui ne peut écrire autrement que correctement, sans qu'il y prête particulièrement attention. On ne doit donc en rester à l'écriture correcte d'un message, d'une lettre, grâce à l'attrait du nouveau, en l'occurrence l'ordinateur ou le minitel, sans passer du particulier d'un texte à la maîtrise de la langue en général, sous peine de ne pas atteindre le but recherché, c'est à dire une installation durable des savoirs et savoir-faire. On ne se rappelle pas volontairement quelque chose non saisie par la conscience, la réciproque n'étant pas exacte bien entendu.

     Ainsi vaut-il mieux éviter de faire l'impasse sur la théorie. Mais quel degré d'assimilation de la dite théorie ? Prenons l'exemple d'un élève étudiant sa leçon. Quelles peuvent bien être ses motivations ? Aller rapidement regarder la télévision. Avoir une bonne note. Exercer telle profession plus tard. Travailler car très intéressé par le contenu. La solidité, la profondeur des acquis varieront d'un cas de figure à l'autre. Tout cela pour souligner la dépendance des processus intellectuels vis-à-vis de la motivation de l'activité. On ne peut espérer une assimilation réelle, et pas simplement formelle, des opérations de la pensée théorique que s'il existe des motifs proprement cognitifs. L'élève doit s'assigner des buts d'ordre théorique, cognitif. Ces derniers doivent donc revêtir du sens pour lui. Cela implique pour l'enseignant la préoccupation permanente de générer des nouveaux motifs qui forment des sens nouveaux, élargissant ainsi la sphère des possibilités intellectuelles.

     En somme utiliser les potentialités des NTIC et non pas rechercher un hypothétique remède miracle.

Jean-Pierre Archambault
MAFPEN Creteil

Cet article s'appuie sur les recherches et travaux scientifiques du professeur A. Léontiev, psychologue (1903-1979).

Paru dans le  Bulletin de l'EPI  n° 62 de juin 1991.
et dans la  Revue de l'EPI  n° 104 de décembre 2001.
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